“La promenade d’Eugénie”

Un parcours photographique, une exposition permanente en exterieur
a Luz-Saint-Sauveur (Hautes-Pyrénées). Un travail en résidence a donné
lieu a des mises en scene poétiques autour de l’impératrice Eugénie
dans un cadre naturel grandiose et riche d’un patrimoine historique.

Les photographies sont exposées le long de la “Promenade Napoléon III et Eugénie”
au coeur de la ville de Luz-Saint-Sauveur.

Patricia Xavier, Cécile Henryon, Emmanuelle Bredoux, Aurélie Berthet, Justine Bougeroll,
Sarah Cohen, Raphaelle Tinland, Arthur Bramao ont participé a ce projet proposé par
Sylvie Couralet et Pierre Pérouchet pour le compte de la commune de Luz-Saint-Sauveur.

“Comme un reve d’enfant”
par Brice Torrecillas

Il était une fois Eugénie. Une Eugénie qui n’a jamais existé telle qu’elle apparait
sur ces photographies mais quand la légende est plus belle que la réalité, on imprime la légende, selon le précepte de John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Pas de western ici : un conte de fées, meme si le pays des merveilles dans lequel il se déroule est tout a fait identifiable. La chapelle de Solférino, le pont Napoléon, un paysage de vieilles pierres et de montagnes… nous sommes a Luz-Saint-Sauveur. Est-ce grace a ce décor familier que, tous contes faits, nous hésitons : et si ce que nous voyons était vrai? Nous aimerions beaucoup. Cette jeune femme en crinoline nous séduit par sa grace, sa fantaisie, sa discrete sensualité. Une Espagnole, assurément : qui d’autre pourrait arborer un port de tete aussi fier, des cheveux aussi noirs? Lorsqu’elle revet sa robe de neige ou sa robe minérale, elle nous fait songer a Peau d’Ane, bien entendu, puis l’extrait d’un poeme de Paul Eluard nous revient en mémoire :
“Femmes-enfants, femmes-fleurs, femmes-étoiles, femmes-flammes, flots de la mer, grandes vagues de l’amour et du reve, chair des poetes, statues solaires, masques nocturnes, rosiers blancs dans la neige, servantes, dominatrices, chimeres, vierges illuminées, courtisanes parfaites, princesses de légende, passantes, elles construisent la force, les visages et la raison d’etre de l’homme…” Ce texte illustre presque a la lettre l’univers fantasmagorique de notre Eugénie. Pas de quoi s‘étonner : écrivains, peintres, sculpteurs ou photographes, tous les artistes parlent la meme langue. L’homme auquel le poeme fait allusion ? Il habite chacune de ces images, invisible et omniprésent. On peut le reconnaitre dans les rochers des montagnes, dans le pont Napoléon, dans l’aigle au regard et au bec acérés… Tout en plumes de cygne, en flocons et en pétales, Eugénie parait bien fragile a coté de cette puissance impériale mais rien n’est moins certain. L’aigle est enchainé a sa main, le pont soulevé par ses ballons de baudruche, les massifs pyrénéens défiés sans crainte. De quoi aurait-elle peur ? Elle accomplit l’exploit de rendre le paysage encore plus beau par sa propre beauté. La nature lui ressemble, elle le sait. Le culte qu’elle lui voue frole le narcissisme. Elle dresse des pierres vers le ciel qui sont bien plus qu’un repere offert aux voyageurs : une offrande aux éléments. Elle honore les arbres, le vent, le soleil, les rivieres… Encerclée de bougies, escortée de lutins a tetes d’animaux, cette fée un peu sorciere se livre a d‘étranges rites pour attirer le printemps ou chasser les mauvais esprits. Animisme, chamanisme, panthéisme, qu’importe : elle possede une foi a soulever la Terre entiere. “Je suis l’Eugénie des lacs, des forets, des montagnes !” : elle éclate d’un rire qui vient tout droit de l’enfance. Rien ne peut surprendre dans ce monde qu’elle n’a jamais quitté. Un pont qui s’envole ? Une chaise a porteurs flanquée d’une aile de papillon ? Une chapelle dont les prie-Dieu s‘évadent a la queue leu leu ? Une femme aux bois de cerf ou une femme-nénuphar en train de sommeiller sur un pétale rose ? Tout est possible a qui sait voir plus loin que le bout de son nez d’adulte. Voila sans doute pourquoi, finalement, ces photographies nous semblent si réelles. Elles nous renvoient a des souvenirs. Il y a quelque temps, nous avons nous-memes habité cet endroit magique dont seuls les artistes ont gardé les clés. Nous étions petits mais ce n‘était pas pour une question de taille que le monde nous paraissait plus grand : nous savions simplement rever. La vie est un trompe-l’oeil, de toute maniere. Puisque l’univers gardera toujours ses secrets, autant le dépeindre selon notre imagination. Il sera plus beau que ses représentations officielles mais il ne sera pas moins vrai. A bien y réfléchir, Eugénie chevauchant une licorne parait tout aussi crédible que l’Impératrice trop académique des portraitistes de cour. L‘écrivain Yves Navarre l’affirmait :
“ Le mystere de l’art, c’est que tout sonne juste quand tout est faux. “